Au moment où je vivais en Chine, je côtoyais plusieurs étudiants étrangers provenant de divers pays. J'ai eu la chance de rencontrer des gens de pays dont on avait seulement entendu le nom (comme des Albanais, des Maliens, des Koweïtiens, des Irakiens) ou alors dont le nom n'était pas encore connu en raison de la très récente indépendance acquise au dépens de la désintégration de l'Empire Soviétique (Kazaks, Kirghizs, Tadjiks).
J'ai eu de longues discussions le soir avec un Irakien chrétien, étudiant la physique nucléaire en Chine avec toute sa famille (sa femme et ses trois mignons enfants) sur le régime de Saddam Hussein et la bêtise des musulmans intégristes voulant le renverser. Coupe de vin rouge à la main, le scientifique expliquait, avec un peu d'amertume dans la voix, que les quelques années qu'il passerait en Chine seraient peut-être les plus belles et les plus tranquilles de sa vie et de celle de sa famille. Je repense parfois à ces Irakiens et à ce qu'il est advenu d'eux.
Je me rappelle aussi un soir d'été où j'ai eu à consoler Aggin, un Albanais extrêmement intelligent (il savait parler 6 langues : albanais, anglais, français, italien, allemand, chinois), en détresse après avoir parlé avec ses parents qui lui avaient raconté la déroute du système économique albanais à cause de la liquidation de toute l'épargne personnelle des habitants par le gouvernement...
Mais une conversation demeure gravée dans ma mémoire de gars qui n'arrête pas de se poser des questions.
Un soir (oui, encore le soir. Que voulez-vous, le jour j'étais occupé à étudier le chinois en classe pour aller le pratiquer en ville avec le monde ordinaire) j'étais en train de me relaxer à bavarder avec Martin Werner Branco, un chimiste hors pair travaillant à Tianjin sur des solutions pour régler le problème de gestion des déchets et de la pollution. Martin était un descendant de la tribu Alémanique qui avait permis les liens économiques entre les tribus germaniques et les habitants de la Lombardie, dans le nord de l'Italie. Son nom de famille était d'ailleurs un témoignage de la mixité des deux peuples de part et d'autre des Alpes suisses. Son humour noir et caustique était pas du tout compris par la majorité des Chinois mais faisait mon bonheur.
Un certain Adam, Américain de la région de Minneapolis, s'est joint à nous pour cette causette de fin de soirée.
À un certain moment, Adam pose la question qui attend tout Allemand à l'étranger.
"Pourquoi l'Allemagne a succombé au Nazisme?"
Ce à quoi Martin, du mieux qu'il a pu, à tenté de répondre à Adam, en brossant un tableau historique de l'affaire et parlant de la crise économique, de l'échec des politiques héritées de Bismarck, de la pauvreté rampante dans les villes, etc.
Plus j'écoutais Martin parler, plus je voyais bien un ensemble de causes, sans voir exactement d'explication de la raison derrère le Nazisme. Après tout, certaines régions connaissent la pauvreté endémique mais ne connaissent pas de montée du Nazisme.
Après que Martin ait eu fini de parler, j'ai décidé de me lancer dans une explication simple, considérant mes connaissances et mes observations "anthropologiques" depuis aussi longtemps que je me souvienne, j'ai risqué le commentaire suivant :
"Il y a trois niveaux de conscience de l'Humain. Il y a le physique, il y a le psychique et il y a le social. Chaque niveau compte sur un système complexe de cellules et d'organes reliés et fonctionnels régis par un phénomène d'auto-régulation appellée homéostasie. Les trois niveaux sont interdépendants et le fonctionnement de chaque niveau peut affecter l'un et l'autre. De même qu'il peut y avoir des maladies physiques comme le rhume, le choléra ou la grippe, il peut y avoir des maladies psychologiques comme la schizophrénie ou la dépression. De même, il y a des maladies sociales ou de nature sociologiques. Les maladies ne sont que le symptôme d'une rupture de l'équilibre (homéostasie) des systèmes physiques et psychiques mais elles affectent et sont affectées par le social. Les maladies sociales, comme les maladies physiques (ou psychiques) sont causées par un agent quelconques lorsque les conditions sont idéales pour la propagation incontrôlée. Cet agent peut être latent au sein de l'organisme physique/psychique/social pendant un certain temps. Mais il suffit d'une fatigue ou d'une faiblesse prolongée de l'organisme pour qu'un "virus" (appelons le "Hitler" dans ce cas) puisse se propager et causer des dommages graves."
Martin et Adam avaient bien aimé mon explication, et je crois que, en rétrospective, surtout après avoir lu des trucs par William Burroughs parlant d'idées comme des virus, je crois que je devrais déevelopper davantage cette idée de niveaux d'organisation du vivant et de déséquilibres physiques, psychiques et sociaux ainsi que des parallèles, surtout des parallèles interdépendants, concernant la manière dont ces maladies se développent après un temps d'incubation, selon des conditions idéales.
Je crois qu'il serait judicieux d'explorer davantage le concept d'idée en tant que virus mais aussi en tant que porteur de message codé suceptible de développer l'humain. Au niveau sociologique, le seul organe capable de favoriser ou de stimuler les idées et de les répandre, c'est la cité. En observant les périodes historiques, il semble que les cités (les grandes villes) soient en effet les moteurs principaux du changement et que toute régression sociologique ait été le résultat du déclin des villes. En observant aussi les insectes, je vois que ceux qui ont réussi à développer des cités, les abeilles, les termites et les fourmis, sont ceux qui ont réussi à survivre le plus longtemps à l'échelle terrestre.
Mais là ce ne sont que des embryons (ou des larves...?) d'hypothèses. Je dois continuer mes observations.
Posted by phonono at juillet 18, 2005 01:42 PMToi, tu as lu 'Les fourmis' de Bernard Werber! Ton discours sur la maladie qui se développe au moment propice et sur ces petits animaux, me rappelle aussi qu'il est question dans ce livre d'une hypothèse selon laquelle les fourmis auraient sû trouver le moyen d'enrayer le cancer - en l'acceptant - c'est-à-dire en vérité en apprenant à le connaître. Dans le cas d'Hitler, beaucoup disent que les événements de l'Histoire ne sont pas sans rapport avec l'ignorance ou la méconnaissance face à qqch d'inimaginable! (Bien que 'Mein Kampf' soit très clair) Et là, ne reste plus aucune chance d'enrayer 'le' problème, et tout s'enchaîne! Cependant, c'est tout de même très embryonnaire comme idée, et very risked à mon avis. D'ailleurs, j'ai tjs trouvé que cette trilogie des fourmis était qq peu tiré par les cheveux. Mais l'important, c'est que ça nous interpelle et nous donne à réfléchir!
Posted by: Katleen on août 3, 2005 03:35 AMEn réalité, je n'ai jamais lu ce livre, ni quoi que ce soit de cet auteur. Il s'agit d'un raisonnement auquel je suis parvenu après avoir observé les gens pendant plusieurs années. Pas seulement une catégorie ou une seule ethnie mais plusieurs couches de société, en tenant compte du fait que nous ne sommes ni des machines ni des insectes mais que notre fonctionnement nous rapproche bien davantage des insectes que des machines puisque nous sommes des animaux, des êtres biologiques et chimiques issus d'un milieu naturel. Pas les machines. Les machines ne sont qu'une pâle imitation de longs et lents processus évolutifs courts-circuités par nos propres processus chimiques à l'oeuvre au sein des milliards de milliards de connexions neuronales.
D'autre part, je ne comprends pas pourquoi mon idée est très risquée. En quoi serait-elle risquée? Il faudrait élaborer sur cet aspect. Je ne fais seulement remarquer que ce qui est évident, c'est-à-dire que les niveaux d'organisation physiques, psychiques et sociologiques sont autant de manifestations de l'homéostasie, un équilibre précaire vers lesquels les systèmes sur ces trois niveaux interreliés, tendent par ajustements ponctués au fur et à mesure que l'environnement évolue.
Attention, j'ai dit que l'idée de roman de Werber (il s'agit bien de Werber: www.bernardwerber.com/livres/les_fourmis) était assez osée. Et en te lisant, ça m'y a fait pensé. Cependant si tu n'as pas lu ce livre, peut-être as-tu cru que je n'étais pas d'accord avec tes propos. Mais en fait, j'appréhende avec beaucoup d'intérêt ton raisonnement sur les villes (vues en tant qu'indices d'évolution). D'ailleurs cela s'est tout à fait avéré au cours de l'histoire de l'humanité. En témoignent les grandes civilisations disparues! Et l'observation du mode de fonctionnement des fourmis - entre autre - ne fait qu'illustrer davantage cette vérité. D'autre part, je suis entièrement de l'avis que l'homme possède des équilibres physique et psychologique qui varient selon son existence. Au même titre, ce que tu appelles les "maladies sociales" (là, je suis totalement néophyte sur le sujet) peuvent être observés selon un schéma identique: faiblesse momentanée favorable à un déséquilibre latent. Par contre, j'aimerais savoir comment ce terme de "maladies sociales" peut être utilisé. Qu'est-ce que ça inclut? Car il y a tant de facteurs à prendre en compte lorsque l'on tente d'expliquer un événement historique ou d'actualité, qu'il me semble étrange d'englober tout cela dans une seule et unique explication. En vérité, je suis complètement intriguée par ce troisième niveau! Personnellement, je l'attribuerais à ce qu'on appelle la conscience collective. Elle subit sans cesse des bouleversements et est malléable (heureusement, de nos jours les foules sont moins influençables; mais en contre partie cela peut laisser la place à un individualisme néfaste). Quoiqu'il arrive, qu'il y est conscience ou absence de conscience collective, cela offre constamment un tapis à des événements plus ou moins favorables, que l'on connaît.
Posted by: Katleen on août 3, 2005 02:44 PMJe comprends mieux. Merci.
En fait, je connais le livre Les fourmis que de nom. Je ne l'ai jamais lu (par paresse ou par simple manque d'intérêt? qui sait...)
En ce qui a trait les déséquilibres (ou perte d'homéostasie) de nature sociologique, je crois qu'il faut les voir exactement comme les déséquilibres physiques ou psychiques : ce sont des signes qu'il faut changer quelque chose dans nos habitudes. Le dérèglement s'accompagne souvent de symptômes et souvent, on ne veut pas les voir ou on veut les cacher (ex. "médicaments" pour empêcher de tousser, pilules antidépressives pour se donner du "pep", répression policière pour combattre la vente de narcotique ou la prostitution...) alors qu'en réalité les symptômes sont là justement pour que le déséquilibre soit ramené à l'équilibre... (tousser amène le corps à rejeter le corps étranger ou les sécrétions inhabituelles, la dépression indique qu'il y a quelque chose qui cloche dans la vie personnelle, la vente de drogue ou la prostitution existent parce qu'il y a des maux psychiques en trop grandes concentrations, etc.)
Il n'y a jamais une seule et unique explication. Parfois, il y a des liens entre une situation particulière et un phénomène social. Par exemple, la banlieue peut être vue comme une réaction aux problèmes des villes, mais elle peut être aussi vue comme le symptôme d'un mal plus complexe : notre inaptitude à faire face aux problèmes de la ville avec les outils que nous avons présentement. La banlieue peut aussi être considérée comme une source importante de dépression et de suicide, etc. Mais en fait, c'est tout cela à la fois.
Le troisième niveau, on peut appeler ça conscience collective ou peut importe, il demeure cependant que ce niveau est plus complexe dans les cités (les grandes villes) que dans les villages ou les campagnes... Je crois que c'est le véritable défi d'aujourd'hui mais malheureusement peu de gens acceptent la réalité qu'une cité comporte de multiples problèmes et que c'est en tentant de régler ces problèmes qu'on évolue en tant que société et qu'on développe toujours plus une économie.
La malléabilité, je ne vois pas de quoi il s'agit ici. La malléabilité des foules? La propension aux groupes de personnes de devenir plus facilement manipulable en proportion de leur nombre?
Au Québec, ça ne fait pas très longtemps que l'on habite dans une cité (je dis une car il n'y en a qu'une : Montréal) et sa population a été très malmenée au moment où elle aurait pu faire de grandes choses. Mais là, on s'éloigne du sujet.
Il faudrait ne pas généraliser concernant le troisième niveau, et, évidemment, une cité ou une nation ne fonctionne pas comme un organisme ou une fourmilière, mais il y a des parallèles et il faut continuer à explorer ces parallèles, ces liens, tout en remarquant ce qu'il y a aussi de spécifique à un système où fonctionnent plusieurs psyché humaines.
Je crois que je ne peux y parvenir seul, ça au moins j'en suis certain.
Posted by: phonono on août 3, 2005 10:37 PM