Guy Chevrette a été entendu par yours truly à la radio de Radio-Canne dernièrement, relativement à la réponse toute audiovisuelle à l'Erreur Boréale, ce docu-drame signé principalement Richard Desjardins mais surtout Robert Monderie.
Donc, près de 7 ans après la sortie du film, Chevrette, en pourfendeur d'écolo-gagas qu'il semble devenu, le pdg du CIFQ, effectue une sortie en règle, fort d'un document appuyant ses arguments. Appuyer quoi, je me le demande bien parce que, à l'entendre, Chevrette n'a pas encore digéré le film L'erreur boréale après tout ce temps. Avant d'arriver à des vrais arguments, à la fin de l'entretien, tout ce que l'on retient de l'ex-ministre péquiste c'est qu'il est en beau joual vert contre Desjardins et que lui il n'insulte pas les gens, noon môôssieu... Il pestait aussi contre tout ce qui est "anti-développement" et "contre la logique économique". Je croyais entendre un sénateur du Montana ou du Dakota (du Sud ou du Nord, peu importe).
Après avoir répété ad nauseam que lui n'insultait pas l'adversaire "comme un auteur et poète qu'on connaît bien" arrivent enfin des chiffres (nous sommes bien dans la logique de l'économie, non?) et... bof. Chevrette parle de 150 000 emplois et de 250 municipalités pour un chiffres d'affaires de 3 milliards. Tout cela a l'air bien impressionnant mais, comme toute statistique lancée en l'air, il faut bien voir qui l'a lancée et surtout COMMENT. D'abord, les 150 000 emplois sont directs, indirects et INDUITS, donc, autrement dit, Chevrette parle de la totalité des emplois liés à cette économie primaire. D'une part, sur ces emplois, les emplois directs, c'est-à-dire les emplois des travailleurs du bois EN FORÊT, si on se fie à ce fichier .pdf de Statistiques Canada, c'est à peine 10 000 emplois. Si on ajoute à ces emplois ceux de la fabrication du bois (~40 000) et ceux de la fabrication de papier (~30 000), on a au total 80 000 emplois. Mais la réduction de la coupe au Québec ne signifierait pas nécessairement la perte de la totalité des 70 000 emplois, il faut le rappeler, parce qu'on peut IMPORTER du bois pour l'usiner et le transformer... Cette somme pâlit devant le chiffre total de l'industrie manufacturière au Québec, qui d'ailleurs diminue lentement en raison justement des plus grandes sommes allouées à l'extraction des ressources naturelles et à l'agriculture... 70 000 emplois sur 536 000, c'est à peine plus que un septième des emplois. De plus, on voit que le chiffre avancé pour la contribution à l'économie par Chevrette est inexact -- 3 milliards de dollars -- et que si on observe l'importance de l'industrie forestière en regard du reste du P.I.B., on voit que c'est une portion infinitésimale de l'économie; surtout l'industrie de base (les moulins à scie) 0,6 %... ! Même l'ensemble de l'industrie forestière, qui peut se passer (et qui se passe déjà!) du bois québécois compte pour 4,3 % du total de l'économie.
Chevrette joue la carte surusée des emplois perdus en oubliant de mentionner au passage que même dans les pays où les forêts sont extrêmement bien gérées (comme en Suède et en Finlande) l'industrie bat de l'aile. Au Québec, n'importe qui avec une connexion Internet peut aller sur Google Maps et constater l'ampleur des dégâts de la surexploitation forestière par les grosses compagnies comme Tembec, Domtar -- pour ne nommer que celles-là -- de par les dispositions de l'appareil législatif québécois en la matière. Cette carte de la "perte de l'emploi" je l'ai déjà vue sur la table des bonzes de l'industrie du tabac qui pleuraient des larmes de crocodile comme quoi ils "contribuaient à l'économie du pays" ou encore les ventrus à la tête des grandes minières qui utiilisent des techniques surannées comme l'extraction de l'or au bain de cyanure et qui refilent la facture aux citoyens des années après l'épuisement du gisement qui leur a rapporté des milliards de piasses.
Si l'industrie forestière laisse la place à d'autre chose, tant mieux. Le développement économique ne passe pas par les régions éloignées et les petits villages qui dépendent d'un moulin à scie, comme Belleterre par exemple. Ce ne sont pas des VECTEURS économiques et encore moins des ACTEURS du processus mais de simples figurants. C'est cruel mais c'est ainsi et cet arrangement remonte à la nuit des temps.
Il est préférable de ne PAS subventionner cette industrie, surtout pas les grandes compagnies (qui n'en ont pas vraiment besoin) et de réinvestir le capitale à Montréal, la seule véritable force motrice du développement économique au Québec, ou à tout le moins investir dans les quelques villes qui ont le potentiel de se développer une économie urbaine, comme Sherbrooke, Drummondville ou même Chicoutimi. Réinvestir dans les villages comme Desmaraisville, Miquelon, j'en passe et des meilleurs, dans aucune des 250 municipalités mentionnées par Chevrette qui reçoivent DÉJÀ plus qu'assez d'argent du gouvernement central par rapport à ce qu'elles lui donnent, c'est investir dans des transactions de déclin.
Quand on regarde ce qui se passe sur le terrain, ce sont les petites scieries qui se portent le mieux, pas parce qu'elles sont nécessairement plus productives ou qu'elles sont mieux gérées, mais parce qu'elles effectuent des économies d'échelle en ne payant pas des cadres, des technocrates et des ingénieurs pousse-crayon ET SURTOUT des p.r. zealots. Si aide il doit y avoir, elle doit être exclusivement dirigée vers ces PME.
L'autre aspect de l'industrie forestière sur lequel Chevrette et Desjardins sont d'accord, et j'ai été surpris agréablement par Desjardins lorsqu'il a cité des chiffres plus précis sur cette question au moment où il a pris la parole, c'est la sylviculture. Malheureusement pour Chevrette et les gens des régions, la sylviculture de l'avenir doit se tourner non pas dans le fin fond de la Baie James ou de la Côte Nord mais plutôt vers des solutions pour développer des essences résistantes au sein des environnements urbains. Surtout, la sylviculture québécoise doit abandonner les vélléités de monoculture que même certains ingénieurs forestiers jovialistes de l'université Laval veulent poursuivre, oubliant que la forêt, c'est un ÉCOSYSTÈME d'abord et avant tout.
En conclusion, Chevrette agit en rond-de-cuir qu'il est; autrement dit, qu'il soit pour la CIFQ, le ministère du bois et du papier pas recyclé, ou encore député de Saint-Glinglin, he does not get the big picture. Il ne voit que les arbres qui ca$h la forêt...
Posted by phonono at mai 09, 2006 01:11 AM